Anecdotes

Quelques anecdotes pour la route...

 

Lors d’un hiver qu’il passa à la lamasserie de Zhuoni ( Gansu ) en 1926-27, Rock adressa moult lettres à tous les amis qu’il avait à Hawaï et parvint si bien à les apitoyer que depuis leur île lointaine, ils se sentirent obligés de le ravitailler en café...

Quand il quitta cette lamasserie, en mars 1927, pour cause de famine et d’instabilité politique grandissante ( des affichettes attaquaient ouvertement le prince féodal de la région ) JFR offrit son gramophone et ses disques d’opéra au prince en question. Le dénuement, dans la vallée de Zhuoni, était devenu si extrême que, sous prétexte de lui faire ses adieux, tous les lamas se ruèrent dans son appartement, se précipitèrent sur ses poubelles et s’en disputèrent le contenu, bouteilles vides, clous, bouchons, épingles,  boites de conserves vides, vieux journaux, plus un flacon enduit de restes de cyanure de potassium— Rock eut le plus grand mal à faire comprendre aux lamas qu’il ne fallait pas s’en servir, sous peine d’empoisonnement mortel.

Il rentra au Yunnan par les pires blizzards en passant par l’Est, Chengdu. Le 14 avril 1927, son arrivée à Chengdu fit sensation: la presse américaine avait annoncé qu’il avait pris la route opposée, au Sud, et qu’il était porté disparu. Donc, tout le monde croyait mort. On soupçonne que c’est lui, Rock, qui s’était arrangé pour faire parvenir cette information de façon anonyme au consul de Shanghaï. Lequel l’avait benoîtement transmise au journal américain le Washington Post. Histoire de faire l’intéressant et de faire oublier qu’il n’avait pas rempli la mission pour laquelle le National Geographic Magazine l’avait mandaté: trouver une montagne plus haute que l’Everest et éclaircir l’énigme de la Reine des Goloks.
JFR regagna Shanghaï par voie fluviale. A bord, il ne manqua pas de s’offrir à tous les regards sur son lit de douleur — un brancard installé sur le pont...
Arrivé à Shanghaï, il caressa l’idée du suicide. Mais, autant pour peaufiner sa légende que pour  s’empêcher de se tirer une balle dans la tête, il en fit part de ces funestes intentions, par courrier et par télégramme, à des amis et à des interlocuteurs de l’université de Harvard, à qui il réclama de nouveaux budgets: «  Si je ne peux pas travailler dans les terres sauvages et inexplorées, je n’ai pas l’aiguillon qui me donne envie de vivre. » On s’alarma et on n’eut pas le courage de lui reprocher de ne pas avoir découvert la montagne plus haute que l’Everest, ainsi il n’eut pas à recourir aux bons office de son revolver.

Il quitta ensuite sa petite maison du pied de la Montagne du Dragon de Jade et s’installa à Kungming ( à l’époque, nommée Yunnanfu ) Dans cette ville construite à la française régnait, entre les consulats, les villas coloniales, les avenues bordées de platanes  et les boutiques  « Au Vrai Chic Parisien » , une délicieuse atmosphère mondaine (voir à ce propos les romans de Lucien Bodard, dont le père fut un moment  consul là-bas)  

—  Il mena une vie de dandy, tout en étudiant ses manuscrits naxis. Chaque fois qu’un Occidental cherchait à le rencontrer, il redoubla de repas fins, argenterie, vins fins, café et pousse-café. Il se ruina en costumes de luxe, chapeaux, cannes, cravates, knickers, chaussures de prix. Pour s’assurer un service impeccable, il retint auprès de lui, à coup de dollars, tous ceux de ses Naxis qui n’avaient pas la nostalgie de la Montagne du Dragon de Jade. Il habilla deux d’entre eux de la même façon chez les meilleurs faiseurs de Chine, puis les emmena en avion en Amérique...

— Plusieurs années après, il obtint un nouveau financement de National Geographic Magazine pour explorer la chaine du Minya Konka. Il embaucha cette fois un assistant, l’Américain Hagen, à la stature d’avorton. Il le tyrannisait du matin au soir. Hagen finit pas en avoir assez et le planta là pour entrer au service du fils de Roosevelt, venu chasser le panda dans la région.
Un peu plus tard, Rock essaya de rouler le National Geographic Magazine en lui envoyant depuis l’Indochine, par câble, un câble qui est resté célèbre dans les archives du journal.
 «  MINYA KONKA 30250 PIEDS(9920 mètres) STOP PLUS HAUT PIC DU MONDE STOP SIGNE ROCK. Cela le discrédita auprès de la revue. Néanmoins,  une université texane lui offrit un titre de docteur honoris causa. Mais sous la pression générale, JFR finit par admettre la vérité, réduisit de 2000 mètres l’alititude du sommet et sombra dans la dépression. Il délcara hautement: «  Je n’aime personne et vis pour moi, dans la solitude mais sans avoir encore atteint le sentiment de la vacuité humaine ».
Fin 1933, après une courte escale qu’il fit à Hawaï, le journal local titra : «  Le Dr Rock en a fini avec sa longue vie dans la  brousse. Le célèbre botaniste est en route pour l’Angleterre. Il est trop vieux pour poursuivre son oeuvre. » Sans doute n’en eut-il pas connaissance, il aurait explosé.
C’est aussi la période où, revenu à Yunnanfu, sa  tentation du suicide  devint si forte qu’il confia son pistolet au Consul américain, avec ordre de ne le lui rendre sous aucun prétexte,

Juste après les accords de Munich, JFR obtint de l’Université d’Hawaï une rente viagère contre le legs de son immense bibliothèque. Deux ans plus tard, en pleine guerre, il se rendit là-bas pour vérifier l’état de conservation de ses livres et piqua l’une des plus grandes colères de sa vie quand il découvrit  que leurs pages commençaient d’être rongées par les cafards et les blattes. Il annula instantanément son legs et le transféra aussi vite à l’Université  d’Harvard.

Toujours pendant la guerre, lors de l’offensive japonaise, installé dans la ville de Lijiang JFR ne parvenait plus à se fournir en chocolat, café, farine, beurre, sucre et autres produits indispensables à la cuisine de son boy. Il devait se contenter des fruits et légumes de son jardin. Comme sa santé déclinait, il appela au secours l’armée américaine. Lss autorités restèrent longtemps silencieuses mais le général Chennault finit par lui envoyer un avion pour lui tout seul sur l’aéroport de Lijiang ( un vague champ ) afin de l’évacuer sur Hawaï.  L’appareil qui atterrit à dix kilomètres du terrain prévu, resta quinze minutes à l’attendre, puis redécolle. Rock, quand il s’aperçut du cafouillage, piqua une colère qui dura plusieurs jours. Puis il apprit par la radio que, s’il avait rejoint Hawaï, comme prévu, à bord de cet avion, il aurait été pris dans l’attaque de Pearl Harbour. Il fut alors pris d’un fou rire inextinguible. Son hilarité, comme sa colère, dura plusieurs jours.

L’été 42, JFR le passa paisiblement au Royaume des Femmes, dans sa chère île du Lac Lugu, à continuer de traduire ses manuscrits naxis. Les Tigres Volants de l’armée américaine lui parachutaient tout ce qu’il demandait, de la quinine, de l’aspirine, du chocolat, du café, des conserves, et bien entendu, les livres qui lui manquaient.

Au  printemps 44 où, la guerre américano-japonaise s’intensifiant, lesdits Tigres Volants lui réclamèrent des cartes et lui proposèrent d’aller dresser lesdites cartes au Ministère des Armées à Washington, et de l’évacuer par Calcutta . Le patriotique Rock répondit par un « oui » immédiat aux autorités de la 14ème division de l’Air Force. Il partit avec toutes ses malles de documentation sur les Na-khis., mais en Inde, les militaires refusèrent catégoriquement de les embarquer dans les soutes de l’avion. On les chargea sur un cargo. Hélas, une torpille japonaise avait coulé le navire dans les eaux du Golfe Persique, et ses documents avec. On crut qu’il allait se suicider mais un mois plus tard, à la stupeur générale, il avait décidé de tout reprendre à zéro! Les savants de Harvard futent tellement estomaqués qu’ils lui avancèrent des fonds, dès la fin de la guerre,  pour repartir en Chine. Miracle de la volonté! Il faut dire aussi que JFR était doté d’une mémoire phénoménale. Il fut si surpris, à son arrivée à Lijiang, de voir que rien n’avait changé dans la région, alors que le monde entier était en bouleversement, la guerre froide, Yalta, Nuremberg, etc qu’il déclara: « C’est comme si je vivais sur la Lune. »

Quelque temps plus tard, alors qu’il rentrait à Hawaï et venait de faire escale dans un palace, un règlement de comptes entre gangsters éclata. Il se cacha derrière un pilier pour échapper aux balles mais un client mourut sous ses yeux.

En 1948 , il dut quitter Liijiang et ses sorciers pour aller se faire opérer à New York ( il souffrait atrocement de neuralgie faciale chronique )   Il insulta les chirurgiens, faillit se sauver par la fenêtre pendant l’opération ( elle sé déroulait sous anesthésie locale ) et, à peine remis reprit la route de la Chine.

En 1949, l’inflation à Lijiang avait pris de telles qu’il dut vendre, pour survivre une bonne part la vaisselle d’or que lui avait naguère offert le Roi de Muli. Mais la situation devenait invivable, il sombra dans la déprime le jour où des gamins naxis lui crachèrent à la face. On pointa une mitraillette sur la cour de sa maison pendant plusieurs jours hsitoire de lui faire comprendre qu’il devait décamper, il tint le coup jusqu’au 9 août 1949, juste avant l’invasion de l’Armée Rouge et partit à la sauvette par le dernier avion. Il n’obtint jamais de visa de retour.

(Audrey)